De ce paradoxe entre, désir de ne pas être que le seul représentant de notre culture, et le regard que nous renvoie l'Autre, pourtant, lorsque nous dérogeons à la règle en changeant un peu de place.
A peine arrivée à l'école, un élève étonné m'interpelle déjà:
"Oh Elsa, t'y'es une Arabe?"
Je réponds négativement.
"Pourquoi t'as fait le henné alors?"
"Et pourquoi pas?"
"Mais.. mais, c'est les Arabes, c'est nous qu'on fait le henné, toi, t'es française! Ou alors t'y'es Arabe."
Je raconte alors mon histoire. La fête, l'invitation.
J'ai senti l'élève perplexe.
Quelque chose d'impossible dans sa tête. Cloison infranchissable entre deux cultures.
Il me renvoyait inévitablement à ma place de petite française baptisée. Je n'avais au fond aucune légitimité à ses yeux pour arborer ce rouge dans ma main. Que je m'intéresse à sa langue, à sa culture lui était innenvisageable.
"Elsa, tu sais, les Français, ils veulent pas qu'on fête l'Aid, nous les musulmans."
"Ah bon? Pourquoi tu dis ça"
"Je l'ai vu aux informations. Ils étaient pas d'accord, alors ils ont tagué les tombes avec des insultes.."
"Mais enfin, tu sais, ce ne sont pas Les français qui ont commis ça, ce sont juste des personnes imbéciles et stupides avant tout, avant d'être des français. Regarde, la maîtresse, et moi, ont est françaises, est-ce que tu penses que nous avons aussi écris ça sur les tombes?
"Non"
"Tu vois, ce ne sont pas "les français" qui ont fait ça, mais des personnes qui ne réfléchissent pas beaucoup peut être. Je ne sais pas. Et puis qu'est ce ça veut dire, tu es français aussi, toi!"
"Ah non, moi je suis Arabe".
"Comment ça... Mais, tu es né à Marseille pourtant, tu es né en France.. Tu es donc français"
"Non Elsa, moi je suis Arabe! je suis algérien! Chui pas français, t'es folle".
"Sur ta carte d'identité, il y a pourtant marqué "français" tu sais. C'est comme ça".
"Non. Non. Non. Arrête. Tu dis n'importe quoi."
Il a quelque chose là. Un noeud bien serré qui vient faire face à une démarche interculturelle toute simple et belle.
Un noeud ficelé dans l'inconscient. Question des origines sûrement. Peut-on se balader entre les cultures si nous ne savons même pas d'où l'on vient?
Je me rends compte que tout est confus dans la tête de ces enfants. Déchirés entre un ici et un la bas.
Dans leur tête, pas tout à fait arabe, ni exactement français.
Ils ne parviennent pas à jouir de la richesse de leur patrimoine culturel.
Ils sont coincés. Entre deux langues, et deux cultures.
Se revendiquant de tantôt de l'une, tantôt de l'autre.
Ils me regardent étrangement lorsqu'ils me voient répéter mes leçons d'arabe dialectal dans la cour de récrée. Eux même ne savent pas parler la langue de leur mère, alors moi! Comment c'est possible? De quel droit?
Il y aura toujours dans le regard des gens, cette question de la légitimité au fond, j'ai l'impression.
Ce "chacun à sa place" que j'ai ressenti assez violemment.
Et puis qu'advient-il de ces enfants en souffrance. Comment travailler la question des origines avec eux afin qu'un jour peut-être, ils décident d'aller voir ailleurs comment ça se passe, qu'ils se rendent compte que leur culture peut être multiple et plurielle sans qu'ils ne se perdent pour autant?
Je suis inquiète ce matin. J'imagine soudain ce que l'on doit penser de mon Bouddha trônant fièrement sur le meuble du salon à qui j'offre nourriture et encens tous les soirs....
7 commentaires:
Tu décris un quotidien que je connais..
Tu le fais très bien d'ailleurs, avec une réflexion qui me touche..
comme une fracture entre deux mondes.. et pourtant c'est le même monde..?
je me sens tellement impuissante quand il s'agit d'expliquer à ces enfants..
la légitimité.. et pourtant je veux me sentir à ma place quand je parle avec eux de religion, de coutumes.. je crois que c'est dans l'échange qu'on peut construire un pont..
Quand ils me demandent "tu crois en Dieu?":
moi qui ne sait pas vraiment ce que croire signifie.. mais c'est pour eux une tentative de pont.. et si je dis non! le fossé se creuse un peu plus profond..
Très juste réflexion.. Doux et amer à la fois.
j'aime beaucoup votre réflexion et votre écriture
et bien sûr si ces jeunes garçons vont en Algérie on les appellera Français...
cela fait un moment que j'essaye de dire un mot à propos de la recherche de l'identité,un sujet qui me vient à l'esprit non pas par hasard et qui va un peu dans le sens de ce que tu dis.je rentre à peine de chez moi(parceque chez moi c'est en algerie)chez moi ( parceque chez moi c'est ici desormais)...à la question "qui on est" lorsqu'on se balade entre deux cultures on ne saurait répondre qu'en disant "je ne sais pas" ou "j'appartiens à la fois à l'une à l'autre"quand on sait ce qu'est l'interculturel.tout est confus comme tu dis dans la tete de ces enfants et dans la mienne aussi!j'ai retrouvé dans ton texte ce que je voulais chercher en moi et au bon moment.je trouve que tu te balades avec beaucoup d'aisance dans les deux cultures toi,tu es un bon exemple de la démarche interculturelle.
ton histoire me semble tres vraie, touchante et qui donne beaucoup a penser...
j'aime bien cette facon d'ecrire
Merci pour vos commentaires..
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